Pour en finir avec la Nouvelle-France : relecture de l’histoire du régime seigneurial au Québec

Dans cet article, BenoĂ®t Grenier s’intĂ©resse aux particularitĂ©s du rĂ©gime seigneurial un système qui s’est longtemps perpĂ©tuĂ© malgrĂ© la fin du RĂ©gime français.

Écrit par Benoît Grenier

Mis en ligne le 10 février 2025

Le plus souvent associé à la période de la Nouvelle-France et présenté comme un « outil de peuplement », le régime seigneurial a constitué une forme de propriété foncière, mais aussi une relation socioéconomique qui s’est perpétuée longtemps après la fin du Régime français (Grenier, 2012). Plus qu’une facette de l’occupation du territoire, le cadre seigneurial constitue une particularité qui a contribué, au même titre que la religion catholique, la langue française et le droit civil, à l’émergence de l’identité canadienne-française, puis québécoise, dans ce qui a d’abord été le Bas-Canada, puis le Canada-Est et enfin le Québec.

Notre plus rĂ©cent ouvrage, Persistances seigneuriales. Histoire et mĂ©moire de la seigneurie au QuĂ©bec depuis son abolition  (septentrion, 2023), aboutissement d’une dizaine d’annĂ©es de recherches en archives et d’enquĂŞtes orales, propose de s’éloigner de la pĂ©riode fondatrice de l’histoire du QuĂ©bec et prend comme point de dĂ©part l’abolition du rĂ©gime seigneurial en 1854. Alors que cette date est habituellement envisagĂ©e comme le point d’arrivĂ©e, le moment ultime de la disparition du cadre seigneurial implantĂ© dès les annĂ©es 1620, nous proposons plutĂ´t d’y voir un moment de renaissance de l’institution. Pourtant, alors que de nombreux faits d’actualitĂ© rappellent Ă  notre mĂ©moire l’autoritĂ© de l’Église catholique sur la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise, le monde des seigneurs et des censitaires semble appartenir Ă  un passĂ© rĂ©volu et sans rapport avec le QuĂ©bec contemporain.

L’abolition de la propriĂ©tĂ© seigneuriale fut considĂ©rĂ©e par les contemporains, comme par des historiens de l’époque, comme un Ă©vĂ©nement d’une importance capitale ; on a mĂŞme Ă©crit qu’elle Ă©tait la Magna Carta du cultivateur canadien (Morin, 1941, p. 225) ! Si cette abolition nĂ©cessita une importante injection de capitaux par le gouvernement (environ 10 millions de dollars au cours de la dĂ©cennie 1860), elle n’a pourtant Ă©tĂ© que partielle et très progressive. Plus encore, l’abolition a assurĂ© l’étonnante permanence, pendant près d’un siècle, de rapports socioĂ©conomiques issus de la fĂ©odalitĂ©, en plus de maintenir l’autoritĂ© des seigneurs dans la province de QuĂ©bec.

Il faudra en effet attendre 1940 pour que le lien entre seigneurs et censitaires soit vĂ©ritablement rompu grâce Ă  l’intervention du gouvernement du QuĂ©bec et d’un organisme mandatĂ© Ă  cette fin, le Syndicat national du rachat des rentes seigneuriales. Toutefois, mĂŞme après cette date, le capital symbolique et culturel des familles seigneuriales, en particulier dans le monde rural, ne disparut pas pour autant.

Cette longévité, que le législateur n’avait sans doute pas anticipée en 1854, a contribué à une extinction très progressive sur le terrain et à un oubli graduel dans les mémoires. Il faut reconnaître une certaine indifférence de la société québécoise actuelle pour ces persistances de l’Ancien Régime. Ce désintérêt contraste d’ailleurs avec un autre rapport de domination, celui de l’Église catholique au Québec, qui s’avère omniprésent dans la mémoire collective. Si le rejet du pouvoir clérical a été soudain — tout autant que la sécularisation de la société québécoise — (Paquet & Savard, 2021), l’extinction du pouvoir seigneurial s’est avérée, au contraire, lente et progressive, voire incomplète à certains égards.

Ce contraste entre l’effacement des pouvoirs seigneuriaux et celui des pouvoirs religieux au Québec pourrait-il constituer un élément d’explication ? D’un côté, l’oubli de la hiérarchie seigneuriale et sa folklorisation graduelle et, de l’autre, un rapport sensible, voire épidermique envers la hiérarchie ecclésiastique qui resurgit épisodiquement dans l’actualité ?

Pourtant, si nous avons oubliĂ© cette longĂ©vitĂ© de l’autoritĂ© seigneuriale, il faut savoir que durant une grande partie du XXe siècle, les enjeux de l’abolition se sont fait lourdement ressentir. Dans un ouvrage portant sur la pĂ©riode de l’Union (1840-1867), le juriste Ludovic Brunet Ă©crivait, en 1908 : « Il est universellement admis que l’abolition de la tenure seigneuriale a Ă©tĂ© un des plus grands, sinon le plus grand Ă©vĂ©nement de cette Ă©poque. » Et lorsque, en fĂ©vrier 1941, Gabrielle Roy, alors journaliste, consacre un article dans Le Bulletin des Agriculteurs Ă  la fin du rĂ©gime seigneurial, c’est Ă  un fait d’actualitĂ© que la future auteure de Bonheur d’occasion s’intĂ©resse et non pas Ă  une page d’histoire !

Mais bientôt, en dépit des réminiscences seigneuriales pourtant nombreuses qui font l’objet de notre dernier livre, la mémoire collective québécoise se souviendra bien peu du régime seigneurial, en dehors des images d’Épinal entretenues par une historiographie trudélienne (Trudel, 1956 ; 1968) et, il faut bien le dire, par les manuels scolaires (Jaumain et Sanfilippo, 1987 et Morisset & Lemieux, 2013). Si bien qu’on ne retiendra finalement que la réciprocité des « droits et devoirs » et la géométrie des terres comme si c’était là l’essence du régime seigneurial.

Enfin, l’histoire nationale n’a pas non plus retenu cet événement comme central à notre « grand récit », peut-être est-il trop socioéconomique pour la trame politique classique ? La principale raison de l’oubli pourrait toutefois résider dans le rythme même de cette abolition progressive et dans l’absence d’événements ou d’acteurs propices à l’émergence d’une mémoire collective. On ne consigne ni rupture dramatique, comme celle de la France révolutionnaire, ni sang versé pour cette abolition. Comme le résumait avec un brin de cynisme Marcel Trudel : « il coula un peu d’encre et beaucoup d’argent » (Trudel, 1956, p. 19).

Le régime seigneurial, brochure par Marcel Trudel, 1956.

Une seconde hypothèse de l’oubli du « fait seigneurial » tient aux reprĂ©sentations entretenues Ă  son propos. En effet, la mĂ©moire seigneuriale propagĂ©e par la littĂ©rature et l’histoire, depuis le XIXe siècle, est si Ă©troitement associĂ©e au RĂ©gime français et au peuplement du territoire (par les seigneurs-colonisateurs) de la Nouvelle-France qu’elle rend très difficile toute tentative de proposer une autre vision, voire une autre pĂ©riode, de l’histoire seigneuriale au QuĂ©bec, fĂ»t-elle plus rĂ©cente. InterprĂ©tĂ©e depuis Philippe Aubert de GaspĂ© (1786-1871) comme un instrument de colonisation utile et un cadre de vie harmonieux. Pensons en particulier Ă  la brochure produite pour la SociĂ©tĂ© historique du Canada, Le rĂ©gime seigneurial, publiĂ©e initialement en 1956, traduite en anglais et rééditĂ©e maintes fois.

L’interprĂ©tation reposant sur la rĂ©ciprocitĂ© des droits et devoirs et la vision d’un rĂ©gime social fondĂ© sur l’entraide sociale et comme outil de peuplement seront rĂ©cupĂ©rĂ©es dans d’autres travaux de Trudel, dont son Initiation Ă  la Nouvelle-France (1968), et de nombreux autres manuels scolaires., la seigneurie est devenue un objet constitutif de l’identitĂ© nationale et de la dĂ©finition du territoire. Par consĂ©quent, on ne semble la concevoir que comme un « acte fondateur » figĂ© dans le temps. La rĂ©cente traduction en français d’un livre de l’historien italien Matteo Sanfilippo permet de dresser avec une grande prĂ©cision la genèse de cette construction historiographique (Sanfilippo, 2022).

Les lieux d’interprétation du régime seigneurial, tels la Seigneurie des Aulnaies ou encore le manoir Mauvide-Genest, mais également des reconstitutions historiques comme les Seigneuriales de Vaudreuil-Dorion ou encore pendant un certain temps la « seigneurie Volant », reprennent la vulgate classique et mettent en scène un régime seigneurial essentialisé à l’époque du régime français. En cela, il appert que ces lieux historiques répondent en quelque sorte aux attentes des visiteurs pour qui l’association seigneurie / Nouvelle-France semble une évidence.

En rĂ©action Ă  cette association de persistance, notre projet consistait Ă  inscrire l’histoire « seigneuriale » dans l’étude du QuĂ©bec contemporain et de rompre avec la pĂ©riodisation traditionnelle. Loin de nous l’objectif de prĂ©tendre que les persistances de la seigneurie constitueraient une caractĂ©ristique centrale de la socioĂ©conomie quĂ©bĂ©coise du 20e siècle, mais assurĂ©ment il y a lieu de considĂ©rer ces vestiges de fĂ©odalitĂ© comme une dimension, jusqu’ici nĂ©gligĂ©e, de l’identitĂ© sociale et culturelle du QuĂ©bec contemporain, en particulier dans le monde rural.

Ajoutons que cette longévité du « fait seigneurial » distingue assurément le Québec des autres régions du Canada et, plus largement, de l’Amérique du Nord où des cadres féodaux ont pu exister, qu’il s’agisse des composantes de l’ancienne Nouvelle-France ou des autres colonies, britanniques ou hollandaises, où les conquêtes et, surtout, la révolution américaine (1776-1783) ont constitué d’importantes ruptures (Greer, 2017).

C’est dans l’objectif de débusquer la mémoire de ces persistances du régime seigneurial durant le siècle qui suivit son abolition que nous nous sommes lancés en 2014 dans une enquête orale qui nous a conduits sur les routes du Québec et de l’Ontario afin de rencontrer des personnes susceptibles de nous parler des ultimes traces du régime seigneurial, notamment des rentes seigneuriales payées jusqu’en 1940, puis remplacées par une taxe municipale « spéciale » qui sera acquittée par les contribuables jusqu’en novembre 1970.

Après avoir parcouru 15 000 km et rencontré près d’une quarantaine de témoins âgés de 8 à 95 ans, issus d’une quinzaine d’anciennes seigneuries, nous avons pu rendre compte de la longévité, aujourd’hui oubliée, du régime seigneurial et ce à l’échelle des familles seigneuriales elles-mêmes, des « censitaires » et des institutions (séminaire de Québec et de Montréal). Ailleurs, ce sont des « porteurs de mémoire » seigneuriale, souvent des propriétaires de bâtiments patrimoniaux (manoirs, moulins), qui nous ont ouvert leurs portes pour témoigner de leur engagement envers cet héritage.

La famille Rioux réunie lors du tournage de la recherche Persistances seigneuriales au Québec.

Cette enquête orale, menée entre 2015 et 2018, a donné lieu en parallèle des publications classiques (livre, articles…) à d’autres formes de diffusion, notamment à un documentaire long-métrage réalisé par la documentariste et historienne Stéphanie Lanthier et plusieurs autres courts-métrages thématiques. Qui plus est, les entretiens oraux filmés ont été déposés pour conservation, avec le consentement des participants, au Musée de la Mémoire vivante de Saint-Jean-Port-Joli. Une exposition itinérante bilingue « Traces et mémoires du régime seigneurial » a pu être réalisée par le Musée, grâce au soutien financier de Patrimoine canadien. Inaugurée à Trois-Pistoles à l’été 2022, cette exposition, qui inclut des extraits audiovisuels et des artéfacts, continue de se déplacer dans les régions du Québec.

Module d’écoute des témoignages au Musée de la mémoire vivante.

Ces matĂ©riaux (films, exposition, livre) peuvent tout Ă  fait se prĂŞter Ă  des approches didactiques originales pour aborder le rĂ©gime seigneurial dans une perspective d’histoire rĂ©gressive. Si l’objet « seigneurie » peut effectivement sembler Ă©loignĂ©, pour ne pas dire dĂ©connectĂ©, des rĂ©alitĂ©s des Ă©lèves de 3e et 4e secondaire en 2024, les traces et la mĂ©moire de cette institution peuvent servir de points d’ancrage pour amorcer une rĂ©flexion Ă  partir du prĂ©sent et chercher Ă  comprendre comment et surtout pourquoi une institution issue de l’Europe fĂ©odale et implantĂ©e au Canada Ă  l’époque de la Nouvelle-France, a pu laisser des vestiges jusqu’à nos jours.

Mme Anita Rioux, Trois-Pistoles, 2015.

Notre enquête orale a donné la parole à des descendants de familles seigneuriales, d’ascendance noble ou roturière, francophones ou anglophones, hommes et femmes, qui ont témoigné des privilèges qui se sont maintenus envers leur famille, parfois jusqu’à nos jours, comme le relate savoureusement Yves de Roquebrune en rappelant son enfance au manoir de ses grands-parents dans la seigneurie de Fossambault, près de Québec :

On était [mon frère et moi] les petits seigneurs au manoir. On n’avait pas le droit de jouer avec les autres enfants à Sainte-Catherine. Je me souviens quand on allait au village avec grand-papa pour aller chercher la poste ou aller à la boulangerie, on était des petits Monsieurs ! Donc, il y avait cette distance qui était… concrète et qui était respectée de part et d’autre. Quand Elzéar venait porter la crème en charrette ou le beurre dans les moules, il aurait été extrêmement inconfortable si grand-maman l’avait invité à rentrer dans la cuisine. Il fallait vraiment respecter son rôle.

[Entretien 2015-07 avec Yves La Roque de Roquebrune, Montréal, 16 juin 2015]

RencontrĂ©e en 2015, Anita Rioux a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e sa vie durant comme la « seigneuresse » de Trois-Pistoles, tandis que les Lotbinière-Harwood continuent d’être enterrĂ©s sous l’église de Vaudreuil, Ă©rigĂ©e sur un terrain donnĂ© par leur ancĂŞtre Ă  la fin du 18e siècle !

Parc éolien de la Seigneurie de Beaupré.

Et que dire du Séminaire de Québec qui gère un important parc éolien nommé « La Seigneurie de Beaupré » sur les terres privées que la loi d’abolition, soucieuse de la propriété privée, leur a laissées ! Ces quelques exemples montrent qu’en partant du présent, en identifiant certaines des traces (que je nomme persistances) dans le territoire et la culture québécoise, plutôt qu’en adoptant une stricte approche chronologique (celle du peuplement de la Nouvelle-France), la seigneurie peut s’avérer moins désincarnée pour les élèves.

Le principal objectif de mon travail est de rappeler que l’objet « seigneurie » est beaucoup plus près de nous qu’on peut le penser… Si la toponymie et les paysages ruraux peuvent continuer à révéler des vestiges du temps des seigneurs et des censitaires, l’étude de la mémoire et des persistances seigneuriales permet d’appréhender d’autres manières de voir cette longévité et, même, d’associer des visages contemporains à une institution mise en place au temps de Louis XIV et de Jean Talon!

La famille Lotbinière-Harwood pendant les Seigneuriales.

Benoît Grenier est professeur à l'Université de Sherbrooke.

Cet article est paru Ă  l’origine dans la revue Traces, volume 62, numĂ©ro 2, printemps 2024, p. 22-25. La revue est publiĂ©e par la SociĂ©tĂ© des professeurs d’histoire du QuĂ©bec (SPHQ). Texte publiĂ© le 19 novembre 2023 dans le Journal de QuĂ©bec.

La SPHQ a pour mission de promouvoir l’enseignement de l’histoire au QuĂ©bec sous tous ses aspects, auprès de ses membres et de la population en gĂ©nĂ©ral et de contribuer Ă  assurer la transmission de l’information et le dĂ©veloppement des professionnels de l’enseignement


Pour en savoir plus

BenoĂ®t Grenier, Persistances seigneuriales. Histoire et mĂ©moire de la seigneurie depuis son abolition, septentrion, 2023, 266 p.

Projet Persistances seigneuriales et films documentaires rĂ©alisĂ©s dans le cadre de la recherche : https://www.usherbrooke.ca/histoire/recherche/projets/persistances


Bibliographie sélective

AUBERT DE GASPÉ, Philippe. Les anciens Canadiens. QuĂ©bec, Desbarats et Derbishire, 1863.

BRUNET, Ludovic. La Province du Canada : histoire politique 1840-1867. QuĂ©bec, Laflamme et Proulx, 1908.

GREER, Allan. Property and Dispossession: Natives, Empires and Land in Early Modern North America. Cambridge et New York, Cambridge University Press, 2018.

GRENIER, BenoĂ®t. Brève histoire du rĂ©gime seigneurial. MontrĂ©al, BorĂ©al, 2012.

JAUMAIN, Serge et Matteo SANFILIPPO. « Le rĂ©gime seigneurial en Nouvelle-France vu par les manuels scolaires du Canada », Cultures du Canada français, n°4, 1987, p. 14-26.

MORIN, Victor. « La fĂ©odalitĂ© a vĂ©cu … » Les Cahiers des Dix, vol. 6, 1941, p. 225-287.

MORISSETTE, Michel, et Olivier LEMIEUX. « Le rĂ©gime seigneurial : un regard sur les manuels scolaires ». Traces, vol. 51, no 2, 2013, p. 38-42.

PĂ‚QUET, Martin Pâquet et StĂ©phane SAVARD. Brève histoire de la RĂ©volution tranquille. MontrĂ©al, BorĂ©al, 2021.

TRUDEL, Marcel. Le rĂ©gime seigneurial. Ottawa, SHC, 1956.

TRUDEL, Marcel. Initiation Ă  la Nouvelle-France. MontrĂ©al, Éditions HRW, 1968.

SANFILIPPO, Matteo. Le fĂ©odalisme dans la vallĂ©e du Saint-Laurent : un problème historiographique. Traduit de l’italien par Arnaud Montreuil. ÉditĂ© par Olivier Guimond et Arnaud Montreuil, Ottawa, PUO, 2022.

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