Les réfugiés acadiens au Canada (1755-1763)

Dans cet article, l’auteur André-Carl Vachon se penche sur l'histoire et la démographie de l'immigration acadienne.

Écrit par André-Carl Vachon

Mis en ligne le 8 janvier 2024

Dans le programme de formation de l’école québécoise, il y a quelques aspects touchant l’histoire des Acadiens. Selon les précisions sur les connaissances à approfondir dans le programme d’Histoire du Québec et du Canada de 3e et 4e secondaire, pour la période 1608-1760 et la réalité sociale « L’évolution de la société coloniale sous l’autorité de la métropole française », quatre aspects sont traités concernant la Guerre de la Conquête : Déportation des Acadiens, Bataille des Plaines d’Abraham, Bataille de Sainte-Foy et Milice canadienne (programme, p. 29). Ensuite, pour la période 1760-1791 et la réalité sociale « La Conquête et le changement d’empire », trois aspects sont traités concernant la Situation sociodémographique : Immigration britannique, Réfugiés acadiens et Composition de la population (programme, p. 34). Il sera question des aspects sociodémographiques dans cet article.


C’est à partir de la capitulation du fort Beauséjour, en Acadie française (aujourd’hui, le Nouveau-Brunswick), le 16 juin 1755, que certains Acadiens ont commencé à se réfugier au port de Québec, soit près d’un an avant le déclenchement de la guerre de Sept Ans. Par la suite, le sort des Acadiens a été déterminé le 28 juillet 1755 par les autorités britanniques de la Nouvelle-Écosse qui procèdent à leur déportation dans les colonies britanniques du Massachusetts à la Géorgie.

Les Acadiens réfugiés au Canada

Il ne nous est pas parvenu de récit provenant des Acadiens qui se sont réfugiés au Canada. Or, on retrouve des bribes d’informations dans les lettres et mémoires du gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil de Cavagnial, du commissaire ordonnateur Jacques Prévost (à Louisbourg), du marquis de Montcalm, du chevalier François-Gaston duc de Lévis, de Louis-Antoine de Bougainville, du maréchal Desandrouins, du lieutenant général Malartic, du major général Jean-Daniel Dumas, de l’intendant François Bigot, du notaire royal Louis-Léonard Aumasson de Courville et du commandant Charles Deschamps de Boishébert, de l’évêque Mgr Dubreil de Pontbriand, des Annales des Ursulines, ainsi que des prêtres et des missionnaires, comme Jean-Félix Récher (curé de Québec) et François Le Guerne (vicaire auprès des Acadiens).

Tous font mention des réfugiés acadiens dans les écrits qu’ils nous ont laissés, notamment à ce qui a trait à leur nombre, à leurs conditions, à leur ration alimentaire et à leur état de santé.

Combien d’Acadiens sont venus au Canada ? Pour réussir à comptabiliser leur nombre, il nous a fallu constituer une base de données. Nous avons consulté les œuvres incontournables de Bona Arsenault, Histoire des Acadiens (1994) et de Pierre-Maurice Hébert, Les Acadiens du Québec (1994). Nous avons donc répertorié et colligé tous les noms qui se trouvaient dans le chapitre « Les Acadiens établis au Québec », du livre d’Arsenault. Dans ce chapitre, les Acadiens ont été inventoriés selon les agglomérations où ils se sont réfugiés. Les Acadiens s’étant déplacés à quelques reprises, certaines familles sont répertoriées dans plus d’une région.

Il est donc impératif d’éviter les doublons. Hébert, quant à lui, a réparti en chapitres dans la troisième partie de son livre, Lieux d’établissement, seize régions dans lesquelles se trouvaient les Acadiens. Nous avons ainsi fusionné les listes proposées de ces deux sources. La majorité des noms recueillis se répètent de l’une à l’autre, mais, dans une moindre mesure, ces sources sont aussi complémentaires. Cette nouvelle liste combinée est-elle complète ?

En consultant les registres paroissiaux catholiques du Québec, nous nous sommes rendu compte que certaines familles ne faisaient pas partie des listes proposées par Arsenault et Hébert. Cette banque de données essentielles, « Québec, registres paroissiaux catholiques, 1621-1979 », se retrouve sur le site Web Familysearch, dans lequel nous pouvons consulter l’ensemble des registres manuscrits et numérisés des églises, des chapelles et des hôpitaux du Québec. En faisant une lecture attentive de ces registres, nous pouvons identifier les Acadiens mentionnés.

Dans les actes de baptêmes, de mariages et de sépultures, les prêtres ont généralement accompagné les noms de la nomenclature suivante : Acadiens ou « Cadiens », habitants ou anciens habitants de l’Acadie, Acadiens de nation, ou même, Acadiens réfugiés. Dans certains cas, ils ne sont pas identifiés et la formule généralement employée est « de cette paroisse ». C’est pour cette raison qu’il faut absolument corréler les informations recueillies dans les registres avec les données du Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l’Université de Montréal, afin de s’assurer d’avoir tous les membres d’une même famille. Était-ce une façon de les cacher en écrivant qu’ils étaient de la paroisse ?

Pour compléter notre base de données, il est impératif de consulter le « Dictionnaire généalogique des familles 1621-1824 (Québec, Canada français) » qui se trouve sur le site Web du PRDH. Créé en 1966, le PRDH loge au Département de démographie de l’Université de Montréal, qui s’est donné le mandat de « reconstituer exhaustivement la population du Québec ancien depuis le début de la colonisation française au XVIIe siècle. La réalisation de cet objectif se présente sous la forme d’un registre informatisé de population ». Cela dit, les fiches des familles acadiennes ne sont pas complètes et comportent quelques lacunes.

L’historien John Alexander Dickinson, qui a également utilisé ces données pour son article, « Les réfugiés acadiens au Canada, 1755-1775 », nous met en garde à ce propos. Par exemple, Dickinson affirme qu’il « manque également des réfugiés ayant fait un court séjour au Canada avant de retourner en Acadie et qui n’ont fait l’objet d’aucun acte d’état civil. Il reste aussi les cas de nombreux parents dont les enfants décèdent ou se marient dans la vallée laurentienne mais qui ne sont présents à aucun évènement. Ils sont considérés comme n’étant jamais venus mais est-ce vraiment le cas ? »

En effet, certains Acadiens n’ont pas bénéficié des sacrements de l’Église catholique, tels le baptême, le mariage ou la sépulture pendant la période étudiée (1755-1763). Néanmoins, certains Acadiens sont mentionnés uniquement comme parrains, marraines ou témoins lors d’un mariage ou d’une sépulture.

Finalement, nous avons consulté Parchemin, la banque de données notariales du Québec ancien 1626-1799, afin de retrouver ces Acadiens qui n’ont pas bénéficié de sacrements à l’église pendant la guerre de Sept Ans. Ainsi, nous avons découvert une dizaine d’Acadiens n’ayant pas été identifiés dans les autres sources et bases de données.

Estimation du nombre d’Acadiens arrivés au Canada entre 1755 et 1763

Source : André-Carl Vachon, Les réfugiés et miliciens acadiens en Nouvelle-France. 1755-1763, Tracadie, La Grande Marée, 2020, p. 4811.

En réalité à la fin de l’année 1757, il y avait donc un total de 1565 Acadiens arrivés dans la ville de Québec. Toutefois, 55 familles comptant 274 personnes se sont installées en dehors de la ville de Québec avant la fin de l’année 1757. Il y avait donc 1291 Acadiens dans la ville de Québec. Donc Récher, Desandrouins et Bigot avaient raison dans leur contexte. Montcalm et Lévis avaient surestimé leur nombre pour cette période. Au total, le Canada a accueilli 1935 réfugiés acadiens entre 1755 et 1763. À cette époque, il y avait près de 14 143 Acadiens dans les Maritimes.

Le Canada a donc offert l’hospitalité à 13,5 % de la population acadienne entre 1755 et 1763. Ces réfugiés provenaient principalement de la région du fort Beauséjour, de l’île Saint-Jean (aujourd’hui, l’Île-du-Prince-Édouard), ainsi que des établissements sur les berges du fleuve Saint-Jean, notamment Sainte-Anne-des-Pays-Bas (aujourd’hui Fredericton, Nouveau-Brunswick). Tous les réfugiés acadiens sont venus par bateau au port de Québec et par canot pour les 200 Acadiens qui se sont réfugiés sur la Côte-du-Sud, via le fleuve Saint-Jean et les divers portages. Parmi tous ces Acadiens, 30 familles qui avaient été embarquées sur le Pembroke ; le seul bateau qui a réussi une mutinerie lors de la déportation en 1755. 

Nombre total d’Acadiens en 1755

Source : Stephen A. White, « The True Number of the Acadians », Ronnie-Gilles LeBlanc, dir., Du Grand Dérangement à la Déportation. Nouvelles perspectives historiques, Moncton, Chaire d’études acadiennes, 2005, p. 23-28 et 55.

Les Acadiens accusés d’avoir apporté la variole en 1757

En 1757, plusieurs maladies ont frappé le Canada. En plus de l’épidémie de variole, il y a eu le typhus, mais probablement aussi le scorbut et la fièvre jaune. À l’été, il y avait à l’Hôpital général de Québec, plus de 500 malades. En effet, le 30 juillet 1757, le curé de l’église Notre-Dame-de-Québec, Jean-Félix Récher a noté dans son journal que « nombre des malades soit matelots ou soldats transportés des vaisseaux à l’Hôpital-Général est de 420. [...] Le 31 juillet, on a encore transporté 80 malades à l’Hôpital-Général2 ».

Quelques jours plus tard, le 9 août, il écrit dans son journal que douze hommes sont décédés dans la même journée et « comme on y porte, tous les jours, de nouveaux malades, leur nombre est encore aujourd’hui de plus de 530 ; on dit même près de 6003 ». Lors de l’épidémie de variole qui a eu lieu entre novembre 1757 et février 1758 inclusivement. L’intendant Bigot rapportait dans une lettre que 300 Acadiens étaient décédés de la variole. Il avait probablement obtenu ses informations du curé Récher qui avait écrit dans son journal qu’« environ 300 Acadiens » étaient décédés de la variole. Dans le registre de Notre-Dame-de-Québec, sur 472 décès enregistrés pendant cette période, nous avons comptabilisé 306 sépultures qui étaient des Acadiens.

Source : André-Carl Vachon, Les réfugiés et miliciens acadiens en Nouvelle-France. 1755-1763, Tracadie, La Grande Marée, 2020, p. 99.

Les Acadiens représentent donc 86 % des personnes décédées et enregistrées dans le registre de l’église Notre-Dame-de-Québec. Il est difficile d’identifier la cause de ces nombreux décès, puisqu’elle n’est pas inscrite dans le registre de l’époque. Malgré cela, la variole se distinguait des autres fièvres malignes. Après dix jours asymptomatiques, le malade ressentait des malaises accompagnés d’une fièvre, ainsi que l’apparition de pustules sur son corps4. Le maréchal Desandrouins le mentionne dans son journal à l’hiver 1758, « [l]a petite vérole fit des ravages effrayants. Un cinquième de la population fut enlevé, surtout parmi les Sauvages5 », et ce, sans spécifier les réfugiés acadiens.

La malnutrition et la famine peuvent aussi avoir causé la mort de certaines personnes. Comme nous le savons, les carences alimentaires provoquent plusieurs problèmes de santé graves qui résultent en une mort certaine, comme l’a écrit l’annaliste des Ursulines : « La misere en fait mourir un grand nombre6 ». De plus, il ne faut négliger que certaines personnes peuvent également être décédées des suites d’autres maladies, telles que le typhus, le scorbut et la fièvre jaune. Néanmoins, plusieurs écrits attestent que les Acadiens ont bel et bien été atteints par la variole.

Comme vous venez de la constater dans le tableau, c’est le mois de décembre 1757 qui a été le plus mortel. Il n’est pas surprenant de lire dans le journal de Montcalm que quinze à vingt Acadiens étaient enterrés par jour7. L’annaliste des Ursulines ajoute même que plusieurs ont été mis dans le même cercueil, comme vous le lirez plus loin.

Or, la variole ne s’est pas confinée aux limites de la ville de Québec. Pour la même période, nous avons compilé d’autres sépultures dans les localités où se trouvent les réfugiés acadiens, soit à Charlesbourg (1 décès), à Saint-Jean de l’île d’Orléans (2 décès), à Saint-Charles-de-Bellechasse (25 décès), à Saint-Michel-de-Bellechasse (2 décès) et à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud (2 décès). Il faut donc ajouter les 7 Acadiens inhumés à l’Hôpital général de Québec aux 306 Acadiens inhumés à Notre-Dame-de-Québec, ainsi qu’aux 30 autres décédés dans les autres localités mentionnées ci-dessus.

Le total des Acadiens possiblement décédés de la variole entre novembre 1757 et février 1758 est de 343 Acadiens dans la colonie canadienne. À ce nombre, il faut retrancher les 8 Acadiens qui seraient morts de froid le 6 et le 7 janvier 1758, à Notre-Dame-de-Québec. Le total est donc de 335 Acadiens décédés de la variole.

Pour compléter cette analyse sur la variole et les réfugiés acadiens, nous avons remarqué que Bougainville et Montcalm les accusaient d’avoir transmis l’infection virale dans la colonie, tout en accusant les Britanniques.

Le 8 [novembre 1757], [...] La petite vérole fait cette année beaucoup de ravages ; communément elle ne venait que tous les vingt ans. Cependant elle avait régné il y a deux ans. Ce sont les Acadiens et les prisonniers anglais qui l’ont communiquée, écrit Bougainville8.


Du 13 novembre 1757. – La petite vérole qui n’est regardée en Canada que comme une maladie populaire qui prend tous les vingt ans, fait du ravage cette année, quoiqu’on l’ait eue il y a deux ans. Elle a été communiquée par les Acadiens et les Anglois pris au fort Guillaume-Henry, écrit Montcalm9.

Toutefois, tous ne sont pas de cet avis. En effet, les religieuses, qui étaient en quelque sorte les intervenantes de première ligne, avaient une autre vision des choses. L’annaliste des Ursulines rapporte que les Acadiens ont attrapé la variole une fois rendue à Québec en écrivant :

Les pauvres accadiens ne pouvant plus restes sur leurs biens pour la pesse actions que les anglois leurs faisaient sur tout pour la religion [.] sont venus à québec pour se mettre à couvert de leurs vération y trouvant la famine [.] on ne peut exprimer à qu’ils ont à souffrir [.] la misere en fait mourir un grand nombre joins à la picotte qu’ils n’avaient point eu en leur pays et qu’ils ont maintenant [.] c’est un objet d’autant plus digne de compassion qu’on se voit hors d’état de les soulager [.] des familles entieres ont eté détruites [.] on est obligé de les mettre plusieurs dans une même biere [cercueil10] n’ayant pas le moyen de faire autrement [.] ces pauvres exilés vivant dans une inoncence qui tient de la primitive église [.] ils portent une croix si pesante avec une résignation qui charme tout le monde [.] jamais le pays ne s’est trouvé dans une pareille situation, écrit l’annaliste des Ursulines11.

Alors pourquoi Bougainville et Montcalm accusent-ils les Acadiens d’avoir propagé l’infection dans la colonie canadienne? Pourtant, Bougainville, Vaudreuil et Récher étaient au courant de l’éclosion de variole à Halifax, Nouvelle-Écosse, et au fort Georges (qu’on appelait aussi Guillaume-Henri ou même William-Henry). Que disent-ils à ce propos dans leurs écrits?

Dans son journal, Bougainville écrit le 14 juillet 1757 :

Par une lettre de la rivière St-Jean en date du 20 juin, Mr de Boishébert mande que pendant son quartier d’hyver passé à Miramichi, il avait fait subsister sa troupe avec des peaux de bœufs ; [...] on avait appris par un petit bâtiment arrivé au fort St-George que cette flotte était rentrée à Chibouctou [Halifax] et que la petite vérole continuait à faire de grands ravages dans ce port12.

Quant au gouverneur Vaudreuil, il écrit dans sa lettre destinée au ministre, le 20 juillet 1757, que :

Les grands préparatifs des anglais seront par conséquent infructueux d’autant mieux que dans leur flotte il y a une grande quantité de malades de la petite vérole, elle n’osera pas vraisemblablement sortir d’[H]alifax13.

Un mois plus tard, le curé Récher écrit dans son journal :

31 [août 1757]. Sur la fin du mois, sont arrivés à Québec 3 ou 400 Anglais faits prisonniers par les Sauvages après la prise du Fort Georges, et ce contre le contenu de la capitulation, et ayant été rachetés des Sauvages par les Français. Le nombre des malades de l’Hôpital-Général est encore de 50014

Information confirmée par Desandrouins dans son journal, où il rapporte que les Amérindiens qui les ont aidés lors de l’attaque du fort Georges y ont contracté la variole.

Grande agitation, dit-il, dans l’esprit des « Sauvages des Pays d’en Haut. Tous ces peuples, ayans descendus l’année dernière pour le siège du fort Georges, ont rapporté la petite vérole dans leur pays qui y a fait des ravages étonnans. Ces peuples soupçonneux ont imaginé que les François ne les avoient attirés que pour les faire périr par la maladie15.

Finalement, si c’étaient les Acadiens qui avaient propagé l’infection dans la ville de Québec? Analysons la question ensemble. Selon Santé Canada, l’incubation de la variole est d’une durée de 10 à 14 jours sans signes de maladie. Ensuite, la variole « se manifeste tout d’abord par une éruption aiguë qui perdure durant une à deux semaines16 ». De plus, la personne infectée décède lors de cette deuxième semaine. Nous pouvons donc déduire que la personne décédée de la variole a contracté l’infection entre les 20 à 28 jours précédents.

En analysant les sépultures du registre de Notre-Dame-de-Québec, nous avons constaté que les trois premières sépultures sont des « anglais de la garnison du fort Georges17 », dont deux soldats et un Amérindien. La première sépulture est datée du 30 octobre et les deux suivantes, du 3 novembre 1757. Dans le cas des Acadiens, la première sépulture, celle de Marie Brun, veuve de Michel Poirier, est datée du 4 novembre 1757. Si Marie Brun a bel et bien eu la variole, elle a donc été infectée entre le 7 et 15 octobre. Avant de se réfugier au Canada, elle avait séjourné au camp d’Espérance, à Miramichi.

Au préalable, elle demeurait à Beauséjour18 avant la chute du fort. En 1757, le dernier bateau venu de Miramichi est arrivé au port de Québec le 16 octobre 1757. Ceci renchérit les dires de l’annaliste des Ursulines qui affirme qu’il n’y avait pas de variole en Acadie française. Or, il est possible qu’elle ait été infectée par un marin du bateau qui l’avait conduite à Québec. Toutefois, nous n’avons pas trouvé de documentation pour soutenir cette hypothèse.

Combien de réfugiés acadiens sont venus pendant la famine ?

Entre juillet 1755 et octobre 1757, 1144 Acadiens s’étaient réfugiés à Québec, soit 59 % des réfugiés. Pendant cette période de famine en Nouvelle-France, soit d’octobre 1757 à juin 1758, 424 Acadiens sont venus s’y réfugier, soit 22 % des réfugiés. Finalement, 19 % des réfugiés acadiens vont venir en Nouvelle-France après la famine entre juin 1758 et la fin de la guerre de Sept Ans en 1763.

Les immigrants acadiens au Québec (1765-1775)

La deuxième vague d’arrivée des Acadiens, soit celle de l’immigration britannique qui a eu lieu entre les années 1765 et 1775. Cette deuxième vague s’est faite après la publication de la proclamation du 1er mars du gouverneur du Québec, James Murray, publiée dans The Quebec Gazette dans l’édition du 7 mars 1765 ; proclamation que nous avons nommée l’offre de Murray. Cette proclamation stipulait que le gouverneur offrait des terres gratuitement aux nouveaux immigrants et qu’ils recevraient un congé de taxes pendant les deux premières années, soit le temps de défricher leur nouvelle terre. C’était une offre dont les Acadiens ne pouvaient se passer.

Le temps de s’organiser et d’avertir les Acadiens répartis dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, une requête a été déposée au gouverneur du Massachusetts le 8 février 1766 pour demander la permission de partir afin de s’établir au Québec. Toutefois, il fallut attendre le 20 février 1766 pour que les hommes de la Chambre des représentants demandent officiellement au gouverneur Francis Bernard d’écrire la requête formelle au gouverneur du Québec, James Murray. De plus, ils ont offert 20 livres sterling pour payer le voyage à deux Acadiens pour aller porter la lettre à Québec. La lettre a été écrite en date du 25 février 1766.

Ce sont les frères Étienne et Joseph Hébert qui ont été choisis pour cette mission. Ils sont partis en raquettes peu de temps après. Ils ont pris divers sentiers pour se rendre de Boston à Albany, pour ensuite remonter la rivière Hudson gelée. Cette expédition est d’une distance d’environ 885 km, soit d’une durée d’environ deux mois.

Peu de temps après leur arrivée, ils ont remis la lettre du gouverneur Bernard au gouverneur Murray. Les négociations ont eu lieu au château Saint-Louis à Québec. Par la suite, le gouverneur Murray a écrit la lettre en date du 28 avril 1766, pour répondre au gouverneur Bernard, où il écrit « je n’hésiterai pas à les recevoir ». Joseph Hébert est reparti seul, sans son frère, en direction de Boston. Il semble qu’il aurait embarqué à bord d’un bateau au port de Québec. Ce dernier aurait fait escale à Halifax, pour ensuite se rendre à Boston. Dans The Boston-Gazette, and Country Journal daté du 26 mai 1766, on peut lire que le capitaine du sloop Swallow, Nathan Atwood, venait tout juste d’arriver d’Halifax.

C’est avec enthousiasme qu’il a annoncé la bonne nouvelle, c’est-à-dire que les Acadiens sont les bienvenus au Québec s’ils prêtent le serment d’allégeance absolue. Quelques jours plus tard, soit le 2 juin, les Acadiens ont rédigé une liste afin de confirmer leur demande d’émigrer au Québec. Près d’un mois plus tard, le premier bateau, le Polly du capitaine Benjamin Torrey, quitte le port de Boston en direction de Québec.

Quant à Étienne, il était resté à Québec pour préparer et organiser l’arrivée des Acadiens au port de Québec. Le premier bateau en provenance de Boston arriva le 31 août 1766. On retrouve Étienne Hébert comme parrain d’Élisabeth Thibodeau, fille de Jean La Croix Thibodeau et d’Anne Pellerin (passagers du Polly), lors de son baptême le 25 septembre 1766, à Notre-Dame-de-Québec.

Un avis a également été publié dans The Quebec Gazette le 15 septembre 1766, afin d’aviser tous les seigneurs de la colonie de l’arrivée des Acadiens.

Le Conseil de Sa Majesté a ordonné d’en donner cet avis aux différens Seigneurs, à fin qu’ils puissent s’accommoder avec ces Acadiens pour établir les terres non concédées de leurs Seigneuries. [...] Il est ordonné de leur distribuer des provisions pour un mois, [illisible] des Magazins du Roi, pour les soutenir jusques à ce qu’ils puissent se pourvoir comme il est dit ci-dessus. Par Ordre du Conseil19.

Tous les Acadiens se sont embarqués dans des bateaux dans les ports des colonies américaines pour arriver au port de Québec. Un bel exemple, c’est la ville de Worcester, Massachusetts, qui paye les frais de transport :

La ville a alors accordé 7 Livres sterling pour faire des provisions et pour payer le passage de Jean Lebere [Hébert] au Québec, et a autorisé les échevins à recueillir cette somme en empruntant20.

Après leur arrivée et un court séjour au port de Québec, plusieurs Acadiens reprennent un bateau pour se rendre à Trois-Rivières en 1766. L’écrivain Raphaël Bellemare a écrit ce que sa grand-mère Marie-Josèphe LeBlanc lui avait raconté au sujet de leur arrivée. Cette dernière avait 17 ans lors de son arrivée au port de Québec, le 23 juillet 1767 :

[Ils] vinrent en bateau, à Québec, puis se rendirent à Trois-Rivières, à Yamachiche et dans les paroisses environnantes21.

Alors comment se fait-il que nous appris que les Acadiens avaient marché de Boston ou de New York jusqu’à Montréal ? Sur quel autre argument se sont basés les auteurs du 19e et du 20e siècle pour nous transmettre cette information ? Au chapitre 17 de son livre, Les Acadiens du Québec (1994), Pierre-Maurice Hébert explique son raisonnement en disant qu’il s’est fié essentiellement aux textes de Napoléon Bourassa, etc. Alors que dit Napoléon Bourassa sur la question dans le livre Jacques et Marie, écrit en 1866 ? Voici ce qu’il a écrit dans son prologue :

Il serait difficile aujourd’hui de les recueillir [les histoires] dans leur exactitude primitive : malgré que la source en soit peu éloignée, il s’y est évidemment introduit, beaucoup de versions étrangères et invraisemblables ; elles ne peuvent donc trouver place que dans le recueil des légendes de mon village. Le récit que je vais offrir aux lecteurs de la Revue résume les impressions vagues qui me sont restées de tous ceux que j’ai entendus dans mon enfance sur les Acadiens. M’étant engagé à faire une œuvre d’imagination...22

Au total, la Province of Quebec a accueilli 1309 immigrants acadiens entre 1765 et 1775. Puis, il ne faut pas oublier les 104 Acadiens sont venus s’installer au Québec en 1764, dont 36 étaient de retour. Pour la très grande majorité de ces derniers, ce sont des Acadiens qui étaient prisonniers au fort Frederic (Fredericton, Nouveau-Brunswick). Cela fait un total de 1377 Acadiens, soit 12,4 % des 11 106 Acadiens de l’époque. En ajoutant les 1935 Acadiens, qui étaient venus se réfugier entre 1755 et 1763, aux 1377 immigrants acadiens venus entre 1764 et 1775, le total est maintenant de 3312 Acadiens ; ce qui représente 30 % des 11 106 Acadiens de l’époque.

C’est sans compter les 85 Acadiens qui étaient aux îles de la Madeleine en 1763 et qui ne faisaient pas partie du Québec à ce moment-là. L’incorporation des îles ne s’est faite qu’en 1775. Ces Acadiens ont fondé des villages et se sont aussi mélangés à la population locale. Saviez-vous que 78,5 % des Québécois d’origine canadienne-française ont des ancêtres acadiens.

André-Carl Vachon est enseignant au Collège Jean-Eudes.

Cet article est paru à l’origine dans la revue Traces, volume 61, numéro 3, été 2023, p. 22-27. La revue est publiée par la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).

La SPHQ a pour mission de promouvoir l’enseignement de l’histoire au Québec sous tous ses aspects, auprès de ses membres et de la population en général et de contribuer à assurer la transmission de l’information et le développement des professionnels de l’enseignement


Notes
1.   Nous connaissons l’ambiguïté de l’expression « Nouvelle-France ». Certains acteurs de l’époque et historiens l’utilisent pour exprimer l’ensemble des territoires français de l’Amérique septentrionale, alors que d’autres l’utilisent comme synonyme de la colonie canadienne, notamment sur plusieurs cartes géographiques : « Nouvelle-France ou Canada ». Nous avons opté pour l’expression « Nouvelle-France » afin d’éviter une confusion anachronique avec le Canada actuel. Nous utilisons donc cette expression pour parler du territoire québécois.

2.   Henri Têtu, « M. Jean-Félix Récher, curé de Québec, et son journal 1757-1760 », BRH, vol. 9, no. 10, octobre 1903, p. 296.

3.   Ibid., p. 298.

4.   Jacques Mathieu et Sophie Imbeault, La Guerre des Canadiens. 1756-1763, Québec, Septentrion, 2013, p. 241.

5.   Charles-Nicolas Gabriel, Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792. Guerre du Canada 1756-1760. Guerre de l’indépendance américaine 1780-1782, Verdun (Québec), imprimerie Renvé-Lallemant, 1887, p. 121-122.

6.   MQ,1/E,001,001,003,002,0001, Annales du Monastère des Ursulines de Québec 1639-1822, p. 237.

7.   Extrait daté du 7 décembre 1757. Henri-Raymond Casgrain, Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, Québec, Imprimerie de L.-J. Demers & frères, 1895, p. 322.

8.   Amédée-Edmond Gosselin, « Journal de l’expédition d’Amérique commencée en l’année 1756, le 15 mars » (Louis-Antoine de Bougainville), RAPQ pour l’année 1923-1924, Québec, 1924, p. 314.

9.   Henri-Raymond Casgrain, Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, Québec, Imprimerie de L.-J. Demers & frères, 1895, p. 317.

10.   Dictionnaire de Trévoux (édition lorraine), Nancy, Pierre Antoine, 1740, vol.1, p.1033. « Bière : Cercueïl de bois pour mettre un mort ».

11. MQ,1/E,001,001,003,002,0001, Annales du Monastère des Ursulines de Québec 1639-1822, p. 237. Note : Ce texte n’est pas daté. Toutefois, la page suivante est datée du 9 août 1757. À la page 235, il est écrit : « Sur la fin de l’année 1756 » et à la page 236, il est écrit : « Cette année 1757 ». Après le paragraphe cité, l’annaliste des Ursulines écrit : « dés les premieres nouvelles que nous avons eue de france cette année ». Nous déduisons que ce texte a donc été écrit entre janvier 1757 et le 22 mai 1757. En effet, selon le journal de Bougainville, les premiers navires venus de France sont arrivés : « Le 22 [mai 1757]. — Nouvelles enfin à 10h 1⁄2 du matin de bâtimens arrivés à Québec ». Amédée-Edmond Gosselin, « Journal de l’expédition d’Amérique commencée en l’année 1756, le 15 mars » (Louis-Antoine de Bougainville), RAPQ pour l’année 1923-1924, Québec, 1924, p. 321.

12.   Amédée-Edmond Gosselin, « Journal de l’expédition d’Amérique commencée en l’année 1756, le 15 mars » (Louis-Antoine de Bougainville), Rapport de l’archiviste de la province de Québec (RAPQ), tome 4, 1923-1924, p. 278.

13.   Lettre de Vaudreuil de Cavagnial au ministre, Montréal, 20 juillet 1757. Archives nationales d’outre-mer (ANOM, France), COL C11A 102/fol.88-89.

14.   Henri Têtu, « M. Jean-Félix Récher, curé de Québec, et son journal 1757-1760 », BRH, vol. 9, no. 10, octobre 1903, p. 299.

15.   Charles-Nicolas Gabriel, Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792. Guerre du Canada 1756-1760. Guerre de l’indépendance américaine 1780-1782, Verdun (Québec), imprimerie Renvé-Lallemant, 1887, p. 135-136.

16.   « Variole », Agence de la santé publique du Canada [En ligne], http://www.phac-aspc.gc.ca/ep-mu/smallpox-fra.php (Page consultée le 21 novembre 2017).

17.   « Québec, registres paroissiaux catholiques, 1621-1979 », Familysearch [En ligne], https://familysearch.org/search (Page consultée le 25 janvier 2017).

18.   Lors du mariage de son fils, Grégoire Poirier, le 8 janvier 1759, à Saint-Charles-de-Bellechasse, il déclare être de « Beauséjour en L’Acadie ». Ibid.

19. « The Quebec Gazette (1764-1823) », [microforme], Ottawa, Bibliothèque et Archives Canada, Central Microfilm Unit, 1977.

20.   William Lincoln, History of Worcester, Massachusetts: from its earliest settlement to September 1836; with various notices relating to the history of Worcester County, Worcester (Massachusetts), Charles Hersey, 1862, p. 61.

21.   François Lesieur-Desaulniers, Les vieilles familles d’Yamachiche. Tome 4, Montréal, A.-P. Pigeon imprimeur, 1908, p.80.

22.   Napoléon Bourassa, Jacques et Marie. Souvenir d’un peuple dispersé, Montréal, Eusèbe Senécal éditeur-imprimeur, 1866, p. 7-8.

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