Mieux, pire, différent?

Des simples jouets en bois fabriqués avec amour et transmis de génération en génération montrent combien nous faisons maintenant peu d'objets à la main. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose?
Texte d’Allyson Gulliver • Illustrations de Teddy Kang Mis en ligne le 22 janvier 2026

La ferme de la famille Lebret, près de Fort Qu’appelle (Sask.) février 1910

Anna n’arrivait pas à se décider.

— Je choisirais... dit-elle en glissant son doigt sur la page du catalogue Eaton. Les petites assiettes décorées de fleurs ou... Ça! La poupée avec des yeux qui se ferment!

Son frère Leo, lui, avait déjà fait son choix.

— Pour moi, c’est l’avion miniature! lança-t-il en tapant du doigt sur le bas de la page.

Leurs parents échangèrent un regard.

— Quand on aura fini le lit du bébé, on pourrait peut-être essayer de construire notre propre machine volante, dit leur père.

— Et on pourrait utiliser des retailles de rideaux et coudre des nouveaux vêtements pour la poupée que papa a faite pour toi, dit leur mère à Anna.

— Maintenant, habillez-vous, ajoutat-elle, et allez chercher la paille de blé dans la remise. Il est temps que vous appreniez à tisser vos propres paniers. Les enfants enfilèrent leur manteau et leurs bottes avant de sortir sous le soleil déclinant de la fin d’après-midi.

— J’aimerais bien qu’on puisse avoir des choses neuves qui viennent du magasin, dit Leo à voix basse.

— Je sais qu’ils n’ont pas beaucoup d’argent pour les extras, répondit Annaen refoulant ses larmes, mais pourquoi est-ce qu’on doit tout faire nous mêmes? La poupée dans le catalogue est tellement plus jolie. Et imagine seulement ce que ça ferait d’avoir une carpette douce venue d’un magasin plutôt qu’un toile rugueuse faite avec nos vieilles chemises.

— Il y a un traîneau dans le catalogue avec des patins en métal, dit Leo d’un ton rêveur. Mais la traîne sauvage que papa nous a faite est amusante aussi, bien sûr.

— Peut-être que si j’apprends à faire des napperons en dentelle ou à tisser des chapeaux de paille, je pourrai faire assez d’argent pour nous acheter tout ce qu’on veut! lança Anna toute joyeuse en ramassant une brassée de paille de blé. Leur père les attendait dans la maison avec un grand sourire, les mains tendues. Dans chaque main, il tenait un minuscule sac de tissu fermé par un cordon.

— Choisissez une main!

Les enfants choisirent chacun un sac à ouvrir. Celui de Leo contenait un petit cheval de bois, et celui d’Anna, une petite vache.

— Je les ai sculptés et votre maman a fait les sacs. Exprès pour vous!

La ferme de la famille Lebret, près de Fort Qu’appelle (Sask.) février 1960

— Les voici! dit Leo en ouvrant la porte pour accueillir sa fille avec ses trois enfants, ce qui fit entrer un tourbillon de neige.

— Grand-papa! cria la petite Lili enserrant les bras autour des genoux de son grand-père.

Paul et Eddie reculèrent d’un pas, un peu plus timides, jusqu’à ce qu’Anna se faufile derrière eux pour les chatouiller.

— Tante Anna! Je ne savais pas que tu serais ici!

Anna prit sa nièce dans ses bras et hocha la tête en regardant le salon.

— J’ai amené grand-maman de la ville pour qu’elle puisse vous voir.

Les enfants se mirent à courir vers elle, chacun voulant être le premier à montrer ce qu’ils avaient apporté.

— Je t’ai acheté un casse-tête, grand-papa. C’est moi qui l’ai choisi! s’exclama Lili.

— Tu vois comme je suis bon avec mon yoyo? demanda Eddie.

Leo faillit trébucher sur les petites autos en métal que Paul avait déjà commencé à placer sur le plancher.

— Où est le berceau, grand-papa? demanda Lili en serrant dans ses bras son lapin en peluche. Floppy a besoin d’une sieste.

— J’ai dit à votre grand-papa de se débarrasser de cette vieille chose, intervint Anna en voyant l’air inquiet de Leo. Il n’est plus sécuritaire.

— Mais je l’aimais beaucoup! gémit Lili, au bord des larmes.

— Et le panier de paille que vous avez fait quand vous étiez petits? demanda Paul en levant les yeux. Est-ce que je peux mettre mes autos dedans?

— Il tombait en morceaux, dit Leo en haussant les épaules. Je vais te trouver un contenant en plastique. Et Lili, on a un nouveau petit berceau très joli qui se replie. Parfait pour Floppy.

— Tout ce qu’on voulait quand on avait leur âge, c’était des choses achetées plutôt que faites à la maison, dit Anna à son frère. Bon débarras pour toutes ces vieilleries! La mère d’Anna et Leo appela les enfants, assise dans sa berceuse.

— Venez, les petits amis. J’ai réussi à sauver quelques objets quand votre grand-père et votre grand-tante ont fait leur grand ménage. Ce n’est rien d’extraordinaire, mais votre grand-papa et moi, on y a mis beaucoup d’amour.

— Maman! fit Anna en levant les yeux au ciel. Ce sac a été fait avec une poche de farine, non?

— Et si oui, qu’est-ce que ça peut faire? répondit sa mère en sortant du sac un cheval et une vache sculptés en bois, qu’elle tendit vers les enfants. C’est parfait pour vous.

La ferme de la famille Lebret, près de Fort Qu’appelle (Sask.) février 2010

— Ça suffit, les enfants, appela Paul de la cuisine. Éteignez l’ordinateur.

— Mais c’est éducatif! dit Sarah, les yeux fixés sur l’écran.

— Non! cria Jacob, son jumeau. Clique sur la flèche du haut! La flèche du haut!!

Le petit dinosaure disparut de l’écran. Sarah éteignit rapidement l’ordinateur, juste avant d’entendre son père soupirer.

— J’allais commander une nouvelle étagère pour le salon, dit Paul. Et peutêtre un nouveau tapis. Le chat a pas mal abîmé celui qu’on a.

— La voisine, Mme Reinhart, dit qu’on peut faire des choses comme ça, vous savez, dit Jacob.

— Peut-être qu’elle, elle peut, dit Paul en haussant les sourcils, mais je ne sais absolument pas comment faire. À moins que vous vouliez essayer, tous les deux? Sarah sortit une balle de laine et un petit bâton avec un bout recourbé.

— Peut-être pas un tapis, mais elle me montre comment crocheter.

— Moi, je vais travailler à sculpter mon insigne chez les Louveteaux, dit Jacob. Ne vous inquiétez pas, je vais faire attention!

— Vous n’aimeriez pas mieux avoir des belles choses neuves? leur demanda Paul.

— J’aime pas mal les vieilleries, dit Sarah en regardant son jumeau.

— C’est plus... intéressant, dit Jacob.

— Eh bien, dans ce cas, dit Paul en s’éloignant de l’ordinateur à la hâte, c’est le temps que je vous donne quelque chose.

Il ouvrit la porte de la penderie et commença à fouiller dans une boîte de carton.

— Je savais qu’ils étaient quelque part! s’écria-t-il pendant que les enfants s’approchaient de lui.

Il tendit un sac poussiéreux à Jacob et Sarah pour qu’ils puissent en sortir ce qu’il y avait à l’intérieur : un petit cheval et une petite vache, sculptés tous les deux en bois.

— Exprès pour vous.

Le grand magasin Eaton, basé à Toronto, a distribués on premier catalogue en 1884 et son dernier en 1976. Des gens de tout le Canada y commandaient des articles qu’ils ne pouvaient pas trouver près de chez eux. Mais beaucoup de familles de colons, surtout dans les campagnes, fabriquaient eux-mêmes le plus d’objets possible.

Les pièces d’artisanat dont nous avons parlé dans ce numéro étaient très importantes à une époque où il était difficile de se rendre dans les magasins et où les familles n’avaient pas beaucoup d’argent pour autre chose que les objets essentiels. Tout le monde devait être capable de faire une foule de choses, comme coudre, tricoter, faire du tissage, ou encore fabriquer des objets en bois ou dans d’autres matériaux facilement accessibles. La famille Lebret aurait pu échanger ses créations contre celles que les membres de la Première Nation Dakota de la région fabriquaient depuis des milliers d’années.

Pour tout le monde, l’hiver — lorsqu’il y avait peu de travaux agricoles, de chasse et de jardinage à faire — était le bon moment pour créer de l’artisanat. Est-ce qu’il y a des objets faits à la main qui ont été transmis de génération en génération dans ta famille?

Cet article est paru dans le numéro de février du Kayak : Navigue dans l’histoire du Canada..

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